
© Le silence d’une époque, Larissa Joachim
Le silence d’une époque
Je veux plus que tu me parles de ça. Ça me fait mal au cœur, me dit mon fils de 7 ans avant de sortir précipitamment de table. J’étais en train de répondre à une amie qui me demandait comment ça se passait dans mon école. J’ai serré mon fils dans les bras et je me suis tue.
C’était début novembre, quand j’étais encore dans la colère et la tristesse par rapport à l’annonce des mesures présentées par la ministre de l’Education. Mesures décidées sans aucune concertation sociale et qui, si elles passaient, détérioreraient encore plus la qualité de nos conditions de travail, toucheraient encore le bien-être des élèves et diminueraient l’attention que nous pouvions porter à chacun.
Au nom de l’économie, la réforme annoncée allait presser les communautés éducatives en les coupant finalement de la substance de leur travail : la relation à l’autre. Cela ne m’étonnait pas. Nous sommes dans une société qui nous coupe du lien. Dans notre milieu professionnel, nous n’avons pas de patients. Nous avons des apprenants. Pourtant, ce qui se passe est identique. Devoir gérer un nombre croissant d’élèves par classe et pendant de plus en plus de périodes finit par nous empêcher de les accompagner globalement dans ce qu’ils sont. Notre travail, ce n’est pas simplement d’atteindre des résultats et de les évaluer. La logique de la performance est contre productive quand il s’agit de prendre soin de l’autre et de l’accompagner à s’épanouir.
Je ne voulais plus parler de « ça » à mon fils. Mais « ça » a dépassé le cadre de l’enseignement et venait mettre à mal les fondements de notre démocratie.
Alors, j’ai décidé de lui offrir tout ce qui pourrait donner un nouveau souffle au temps présent.
Je lui ai parlé des mots qui font beaucoup de bruit. Ceux qui effacent des pans de réalité, détournent l’attention et créent des combats qui n’en sont pas.
Je lui ai parlé des mots qui sont confondus par choix. De ceux qui accusent à tort. De ceux qui cherchent à faire taire la contestation. Je lui ai présenté la distinction entre propagande et liberté d’expression.
Je lui ai parlé des discours qui font taire l’autre sans jamais avoir à argumenter quoi que ce soit. Sans jamais devoir se remettre en question. Sans jamais faire évoluer sa pensée. Sans jamais écouter ni comprendre l’autre.
Je lui ai parlé des mots qu’on ressasse et qui, à force d’être répétés, peuvent donner l’impression d’être la réalité, puis une vérité ou pire, une fatalité.
Je lui ai dit qu’il ne fallait pas endosser des mots qui nous demandent de porter collectivement la bêtise de certains.
Je lui ai dit qu’il fallait se méfier des chiffres. Eux aussi peuvent être manipulés.
Je lui ai parlé de ceux qui menacent quand ils se sentent en difficulté. Je lui ai montré comment le bâton pouvait faire taire la contestation.
Je lui ai montré l’indifférence. La capacité de certains à rester de marbre face à quelqu’un qui souffre ou qui appelle à l’aide.
Je lui ai rappelé qu’il était fréquent de chercher des coupables.
Nous aurions pu parcourir l’Europe ou changer de continent mais nous sommes restés en Belgique. Dans un lieu dit : le désert de l’Arizona.
Alors que nous regardions les photos de nos vacances de Toussaint passées chez des amis en Autriche, quelque chose d’étrange a eu lieu, que je n’arrive pas encore à expliquer. C’est d’ailleurs comme cela que je suis devenue narratrice et que nous nous rencontrons, vous et moi.
Les photos des batailles de feuilles mortes n’ont posé aucun problème ni celles prises dans la voiture, sur l’autoroute, quand je cherchais à capter les paysages en mouvement dans l’obscurité. Cela s’est passé au moment où nous avons vu, Ernest et moi, une photo que j’avais prise dans le musée d’art contemporain de Graz – le Kunsthaus Graz – qui devait aussi, à son architecture, le surnom de Gentil alien.
Nous y étions allés seulement lui et moi. Ernest avait envie de découvrir ce gentil alien et passer par la plaine de jeux qui était juste à côté. De mon côté, j’étais tentée de découvrir l’exposition temporaire en cours : Unseen future to come. Fall. Des mondes invisibles en train de tomber.
La photo qui était sur la table maintenant était celle que j’avais prise sur le tapis roulant qui menait au premier étage du musée. J’avais trouvé le dispositif intéressant et je m’étais sentie happée par l’oeuvre exposée sur le mur d’en face : une route prise en plein désert. L’horizon qui se dégageait n’offrait qu’un mirage.
En frôlant la photo de mes vacances, j’ai retrouvé la même sensation, je me sentais happée, j’ai attrapé la main de mon fils et nous nous sommes retrouvés aspirés en elle. Nous étions debout, sur ce tapis roulant. J’ai pris Ernest dans les bras et j’ai marché à reculons. La seule expectative que nous avions était de nous prendre un mur. J’avais peur de m’effondrer et de tomber avec lui. Je devais résister.
Maman, où sommes-nous ?
Dans une photographie. Je ne sais pas encore pourquoi, Ernest, mais nous y sommes tombés.
Maman, qu’est-ce qu’il y a juste devant ?
Une route qui ne mène nulle part, mon fils. C’est l’œuvre de Zweintopf. Elle s’intitule 2406079: Road to Nowhere. Cela signifie, Une route qui ne mène nulle part. C’est une mise en abyme, Ernest. C’est pour cela que nous sommes ici. Ceux qui sont censés donner une direction au pays nous conduisent dans une impasse. L’exposition est intitulée Des mondes invisibles en train de tomber. Je pense que nous sommes là pour cela aussi.
Maman, et si ce monde-là tombait ?
C’est déjà le cas. C’est la démocratie qui est en train de vaciller.
Maman, j’ai rien compris. Mais on en reparlera plus tard. Comment fait-on pour sortir d’ici ?
D’abord, tenir. Ce tapis roulant va de plus en plus vite. Pourquoi n’ont-ils pas prévu aussi un escalier ? On aurait pu aller à notre rythme. Je suis déjà épuisée. Ernest, agrippe-toi plus à moi. Nous allons trouver des solutions.
Bon, tu me demandais, comment fait-on pour sortir ? Nous avons tous ce qu’il faut pour nous en sortir : la solidarité, la réflexion et l’émotion. Et qui plus est, l’intelligence collective et la transmission. Mais il y a quelque chose que tu dois savoir. Nous ne sortirons pas tout seuls d’ici.
Qui pourrait nous aider ?
Il faut retrouver ceux qui écoutent et comprennent. Ceux qui se posent des questions. Ceux qui contemplent et s’émeuvent. Ceux qui cherchent des solutions et qui créent. Nous les retrouverons en suivant la volonté commune de faire société.
Comment les retrouver ?
Il faut écouter tout ce qui vibre à l’unisson.
Pourquoi, nous, maman ?
Je pense que notre quête est de militer pour la qualité de l’enseignement. Je suis sans doute là pour avertir des dangers. Toi, tu es là peut-être pour montrer que les réformes ne se font pas qu’au service de l’économie. Elles t’impacteront tôt au tard, Ernest. Notre objectif est d’alerter sur ces réformes et qu’elles ne passent pas.
Dans les histoires, les personnages n’atteignent pas leur quête uniquement quand ils ont atteint leur but. Ils sortent victorieux quand ils ont nourri un besoin bien plus profond.
Et alors, notre besoin c’est quoi ? C’est ce qu’il y avait derrière ce qui me faisait mal au cœur ?
Je pense que oui. Si on veut sortir d’ici, il faut qu’on puisse préserver la société démocratique du lien. C’est cela qu’on ne pourra pas faire seuls.
Et maintenant ?
On n’endossera pas des mesures qui ne font qu’accélérer la société du silence.
Nous allons demander aux personnes qui nous gouvernent d’aller chercher les solutions là où elles se trouvent. Dans les savoirs et les expériences des travailleurs et des chercheurs. On va leur demander de faire preuve de discernement. Ils devraient pourtant l’avoir compris. Ils ne pourront pas faire société tout seuls.
Et concrètement, nous, que faisons-nous ?
Il y a d’autres personnages qui œuvrent aussi pour la santé, pour la culture, pour la solidarité. Nous allons les chercher. C’est comme cela que nous quitterons cette fiction dans laquelle nous nous sommes laissé enfermer, à force de trop la frôler. Et tu sais, Ernest, nous pouvons aussi compter sur les lecteurs engagés dans notre histoire. Ils finiront pas comprendre qu’ils sont les protagonistes. Ils trouveront le courage de nous sortir de cette impasse.
La réalité n’est qu’une fiction que nous avons écrite. À nous de savoir dans quelle histoire nous voulons vivre.
Larissa Joachim
